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(AGATHA) + 5h du matin

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(AGATHA) + 5h du matin Dim 5 Aoû 2018 - 17:53

I


Colin s’était réveillé naturellement tôt ce jour-là. Il avait ouvert lentement les yeux, avait reconnu la lumière particulière du très haut matin d’été, et les avait refermé en se disant qu’il avait encore du temps. Sauf qu’au moment même où ses yeux avait perçu cette lumière si significative, son esprit, lui, s’était éveillé pour de bon et il ne lui avait plus été possible de se rendormir. Il avait essayé, pourtant, mais il n’avait fait que penser, se tourner, penser encore, se retourner, dans son lit, sans que le sommeil ne le gagne à nouveau. Alors il s’était levé. Il était sorti devant l’immeuble de son appartement, en robe de chambre légère, pour fumer sa première cigarette, en appréciant la douceur de l’air qui ne tarderait pas à disparaître. L’été était lourd à Sindety.

Remonté dans son appartement, il se retrouva un peu bête. Qu’est-ce qu’il allait faire maintenant ? Nous étions dimanche, il ne travaillait pas, et il ne s’était jamais levé aussi tôt. Alors il ferma les yeux, repensa à Antoine. A son phrasé, à ce moment fugace où, dans le jardin de leurs parents, entre deux verres de cosmo, il lui avait parlé de sa patiente qui avait tout perdu et à qui il ne restait que la tristesse. Alors il rouvrit les yeux à nouveau et dans la pupille brilla une nouvelle lumière, tendre et froide. Et il parti pour la douche.
Sous l’eau, il lava méticuleusement chaque partie de son corps. Il se débarrassa de la sueur de la nuit, se brossa les dents, ses cheveux plein de shampooing pas encore rincés, et il fit disparaître l’haleine âcre du sommeil et de la cigarette. Il se savonnait le corps, faisait glisser le savon sur son ventre et ses jambes, puis se savonnait encore, en râpant bien sa peau avec le gant. Il ne semblait pas vouloir se débarrasser seulement des peaux mortes, mais aussi, comme d’une sorte de sentiment tenace, de saleté toxique et nocive. Elle n’existait en fait que dans sa tête, mais il la transposait sur son corps, sur le visible, et se soignait ainsi. Par l’extrême hygiène, l’extrême propreté, l’aseptisation de l’organique.

Sorti de la douche, habillé de vêtements parfaitement propres, odorants d’une lessive agréable et impeccablement repassés, il se pressa des fruits pour un jus et se fit cuire des œufs en se disant qu’encore une fois, il avait été bête, et qu’il faudra se relaver les dents.
Il ne savait toujours pas quoi faire de son dimanche.
Alors qu’il mangeait, il sentait sa peau qui le tiraillait un peu de l’avoir trop frottée. Dimanche. Il se dit : je pourrais lire, mais je n’ai rien que je n’ai pas déjà lu et les librairies sont fermées ; je pourrais jouer du piano, mais il est trop tôt pour les voisins ; je pourrais aller cinéma, mais il n’y a aucune séance à cette heure ; je pourrais…
Nous étions dimanche et il était trop tôt pour que Sindety s’éveille.

Mais la lumière d’obstination dans son œil n’avait pas disparue et il restait déterminé à agir, à ne pas glisser lentement dans l’apathie, qui lui serait trop douloureuse. Il penserait à ses frères qui lui manquaient tant, à sa secrétaire amusante qui lui racontait ses peines de cœur avant que les patientes n’arrivent, à son café préféré, sa FNAC préférée, à la lumière de Paris, son grouillement agaçant, ses gens occupés, ses dorures éclatantes et ses toits bleus ; il penserait à la peine du manque, au besoin viscéral de retrouver.

Colin ouvrit grands les yeux sur ses œufs brouillés. Il venait de trouver la solution et dans l’excitation, il risqua de se lever de table trop brusquement et de faire tomber sa chaise. Il se força à rester assis et à finir en douceur ses œufs. Il but son jus jusqu’au bout, puis il se leva et fit la vaisselle. Il ne se pressait pas. Il savait maintenant quoi faire, mais il fallait le faire bien, et pour cela, il ne fallait pas de précipitation. Il gagna la salle de bain, se brossa à nouveau les dents, vigoureusement ; gagna la chambre, se changea et prit un sac à dos. Pas très gros et très léger, il y glissa le nécessaire, puis quitta la chambre, traversa le couloir, ouvrit la porte d’entrée, la claqua, et le silence regagna l’appartement.


II


C’était ça, la solution. Il fallait ne pas penser. Et cela marchait. A mesure que ses jambes s’alourdissaient, le souvenir d’Antoine dans le jardin de leurs parents s’estompait. Alors que ce matin, il lui avait fallu moins de cinq secondes pour se remémorer le timbre de sa voix, il lui en avait fallu ensuite quinze, puis trente, et maintenant une minute. Mais cela n’avait pas d’importance, car il ne cherchait pas à se souvenir d’Antoine. Les pensées ne s’imposaient plus à son esprit, tyranniques et surpuissantes, avec leurs émotions en bandoulière. Le corps avait repris le dessus et les pensées avaient dû se plier à sa volonté, à se tourner vers le corps en lutte. Ca lui avait pris vingt minutes, après échauffement. Il courait depuis vingt minutes. Passé ce stade, le cerveau lâchait de l’endorphine et Colin se sentait plus léger, malgré la douleur dans les mollets, malgré sa lenteur et sa difficulté croissante à lever le pied, puis l’autre, et ainsi de suite. Antoine disparaissait, l’inquiétude aussi. Le manque, l’anxiété, la peur, l’inconnu, n’étaient plus de ce monde à cette heure. Il n’existait que son corps. Il avait trouvé la solution. Et cela marchait, car Colin ne pensait plus à rien d’autre qu’à avancer, à atteindre ce petit coin où il savait qu’il retrouverait cet arbre, dont le tronc avait comme des yeux dessinés dessus. Il ne songeait à plus rien d’autre qu’à ça. La peur avait disparue et au milieu de sa course, il eut comme envie d’éclater de rire, mais le souffle lui manquait. Il avait envie de rire malgré les tiraillements de plus en plus lancinants, se respiration qui soufflait comme une forge dans ses oreilles, les bulles dans la tête et les papillons sous ses yeux. Tant qu’il courait, il n’avait plus peur. Il était toujours tôt, nous étions encore en pleine matinée, mais Colin n’en était plus inquiet.

Colin courait tête baissée. Il avait les yeux fixés sur ses pieds, sa nuque cédait sous l’effort. Il prenait de grandes et rapides goulées d’air frais, il ne faisait pas attention à la nature, au paysage autour de lui. Il n’avait pas la force pour ça, il devait se concentrer tout entier sur lui-même s’il voulait avancer. C’est pour ça qu’il ne la vit et qu’il trébucha dessus. Il tomba sans comprendre ce qui lui arrivait et s’esquinta violemment les genoux qui se mirent à saigner, mais superficiellement. La surprise ne lui donna pas le temps de s’affoler.

« … ? Madame ? »

Au sol, un corps inerte d’une jeune fille d’à peu près 20 ans. Sa peau était claire et ses cheveux noirs cachaient son visage. Colin, toujours un peu bête et au sol, ne réagit pas tout de suite. Elle-même n’avait pas de réaction. Doucement, il se ramassa et regarda plus attentivement la jeune femme. Ses traits étaient calme et sa respiration douce. Elle n’était évidemment pas endormie et Colin comprit rapidement et tranquillement qu’elle s’était évanouie. Il essaya d’abord de l’appeler, mais bien sûr, elle ne réagit pas. Malgré la découverte d’un corps, Colin ne manifestait aucune panique. Il eut même les gestes très précis de la mettre en position latérale de sécurité, de vérifier à nouveau sa respiration – normale – et son pouls. Puis il s’assit à même le sol, prit son téléphone et essaya de contacter les secours. Il s’y attendait, dans la montagne où ils étaient, ça ne capta pas et il ne put joindre personne. Il inspecta le ciel, pensif, et se dit qu’il n’y avait pas encore d’urgence quant à la chaleur : la matinée restait fraiche. Il n’aurait pas à la déplacer.
Il soupira, puis la regarda à nouveau. Il n’avait ni avis ni réflexions particulières, si ce n’est celles typiquement médicales. Sans trop y croire, il prit la bouteille d’eau dans son sac, renversa un peu d’eau sur le visage de l’évanouie, et il vérifia le mouvement des pupilles sous les paupières.
Il dût attendre encore. Il finit par s’allumer une cigarette, et resta installé près du corps.
Songeur, il ne remarque pas les premiers tressaillements.
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Re: (AGATHA) + 5h du matin Mar 28 Aoû 2018 - 13:40

Je courais dans cette forêt immense, poursuivie par mes assaillants, et je cherchais de l’aide là où je n’en aurai sans doute pas. Je me retrouvais alors transportée dans un monde magique, et somptueux, où des licornes me parlaient, jusqu’à ce que tout ne devienne cauchemar, et les sorcières réapparaissaient, et me lançaient leurs malédictions terrifiantes. Je me sentais comme prise au piège dans ces songes, et je priais fortement pour avoir la possibilité d’ouvrir les yeux -rien n’était plus imaginaire que ce que je vivais actuellement. Oh, je ne parlais pas de ce monde utopique dans lequel je me retrouvais maintenant seule, installée dans la montagne, sous des coloris rougeâtres et sous de mauvais présages pour mon avenir, et pour ceux de tout le monde. Comment le monde allait-il évoluer ici ?

(...)

Difficilement, j’ouvris les yeux. Ce n’était qu’un cauchemar, et mes rêves n’étaient ici que pour me montrer que je n’étais pas vide de toute humanité ; l’humain pensait, l’humain songeait. Au fond, cela voulait dire la même chose, mais j’avais eu la terrible envie de dire de pareilles choses. Je finissais donc par prendre mes draps, et les mettre de l’autre côté, afin de pouvoir déposer mes pieds nus sur le chaud sol de ma chambre. Mon âme soeur devait dormir, ou bien, sans doute, était-elle réveillée et s’attelait-elle à quelques affaires qui l'occupaient. Je me rendais hâtivement dans la salle de bain pour y prendre une bonne douche froide -à cause de ce pseudo-cauchemar, j’avais sué comme jamais, et il me fallait me nettoyer au plus vite. Une fois ma douche terminée, je prenais mes draps, et allais en faire une machine. Je n’aurai qu’à attendre moins d’une heure, environ, pour qu’ils soient parfaits. Je devais aussi les sécher ; je n’y avais pas pensé. Sans doute allais-je les épingler au sèche-linge dans le jardin ; ils pourraient ainsi bénéficier du soleil pour sécher d’eux-même, ce que j’apprécierai grandement, plutôt que de faire tourner encore une machine pour user, encore, de l’électricité.

Prenant mon petit-déjeuner -il restait des pancakes, ce qui me soulageait, puisque je ne savais pas quoi manger d’autre-, je réfléchissais à ce que j’allais bien pouvoir faire aujourd’hui. Je passais d’ordinaire mes journées entières auprès de Mer Nature, et j’allais certainement réitérer l’expérience aujourd’hui. Étrangement, je m’étais trouvée une nouvelle passion pour la nature, en me retrouvant transportée dans un monde qui m’était inconnu, que je ne connaissais pas, et qui m’inquiétait, autant qu’il me rassurait. Je ne comprenais pas les intérêts du Fil Rouge, ni même de toutes ces personnes qui n’appréciaient pas le programme utopique, quand bien même je respectais leur décision.

Un soupir franchit mes lèvres ; je devais arrêter de me mettre à songer à toutes ces choses, et vivre comme je l’entendais. Bien entendu, je ne me voyais pas rester éternellement ici, à ne pas pouvoir joindre mes parents -j’aimerai tellement les revoir-, mais la vie utopique qu’ils nous promettaient me semblait être un bon compromis. Comment être dans un univers magnifique, et paisible, tout en étant proche de ceux que l’on aimait ? En dehors de ma potentielle mort, je ne voyais pas réellement quoi faire, devais-je vous admettre.

(...)

J’étais fin prête pour quitter la maison que je partageais avec mon âme soeur. Où allais-je me rendre, cette fois-ci ? Après quelques minutes d’intense réflexion, j’optais pour les montagnes. De jolis paysages, un endroit magnifique dans lequel je pourrai librement exposer mes sentiments, mes craintes, mes peurs, mes terreurs, et mes joies, mes pleurs, et mes manques. Je pourrai, là-bas, y dévoiler toutes mes pensées, les plus innocentes aux plus diaboliques. J’étais libre, dans les montagnes, de faire tout ce que je voulais -tant que je ne dégradais pas cet endroit, à vrai dire.

(...)

J’étais enfin arrivée dans les montagnes. Quel soulagement, pour être honnête. Marcher durement le matin, comme cela, c’était fort compliqué. Tandis que je continuais de marcher, j’entendis quelqu’un courir devant moi. Je n’eus pas le temps de le prévenir de ma présence -il avait la tête baissée-, que je le reçus en pleine figure. Le moment du choc fut pénible, et très douloureux, je me sentis vaciller, et tomber avec violence par terre. Le trou noir.

(...)

Je courais. Non, quelqu’un me courait après. La réalité tentait de me happer, tandis que mes songes voulaient me retenir prisonnière du lieu dans lequel je me retrouvais. J’étais paisible, et très mal installée, je me sentais envahie d’un doute crucial : étais-je en train de cauchemarder, une fois de plus, comme ce matin ?

Oui, je rêvais. Sans aucun doute, mais je supposais que ce fut le choc que je m’étais prise de façon trop brutale pour mon frêle corps, et ma vulnérable santé. J’avais eu un trou noir, soudainement ; vous savez, ce genre de chose, ça arrive la plupart du temps, mais c’est comme cela, on n’y peut rien. Et je m’étais vraisemblablement évanouie. Sous la panique ? Sous le choc ? Je n’en savais rien.

Je sentis de l’eau fraîche me couler dessus. Oh. De l’eau. Quelqu’un essayait-il de me réveiller ? J’aimais pourtant mes pensées, même si je n’avais là aucun paysage à associer, si ce n’était le néant. Pour autant, l’eau sur mon visage me fit frissonner. Pas dans un sens agréable ; au contraire, cela contrastait avec la chaleur présente. Mais d’un côté, ça faisait un peu de bien d’avoir du frais sur la tête. Oh !

(...)

La lumière me prit d’assaut, alors que je peinais à ouvrir les yeux. Cette fraîcheur sur mon visage ; c’était de l’eau, j’avais raison. J’aperçus l’homme qui m’avait foncé dessus, sans même crier garde ; il semblait être songeur, coincé dans un monde qui était sien, et dans un monde qui, ô grand jamais, ne devrait appartenir à quelqu’un d’autre qu’à lui-même. Moi aussi, j’aimais beaucoup le monde des songes.

L’odeur de la cigarette envahit brusquement mes narines. Tiens ! je n’avais pas remarqué qu’il fumait -je n’aimais pas particulièrement l’odeur, mais c'eût le don de bien me réveiller, alors je lui en étais reconnaissante. Je me raclais doucement la gorge, et tentais de parler, avant de finalement opter pour une phrase en particulier, ou pour un mot :

« Bonjour ? »

HRP:
 
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